Diderot

Histoire des Deux Indes



Sommaire´:

FRAGMENTS POLITIQUES

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FP.1 - FP.2 - FP.3 - FP.4 - FP.5 - FP.6 - FP.7 - FP.8 - FP.9 - FP.10 - FP.11 - FP.12 - FP.13 - FP.14 - FP.15 - FP.16

PENSEES DETACHEES

I. Religion
     - Origine des religions ( F.217-D)
     - Intolérance ( F204D)
     - Gouvernement théocratique

II. Morale (PD43-51) (F.267-D)

III. Nations civilisées (F.220-D - F.91-D)
     - L´homme est fait pour la société
     - Nations en général (F35D)
     - Supériorité de la loi sur les souverains dans les monarchies ( - F.6-C)
     - Despotisme ( - F227-C - F113-B)
     - L´intérêt du gouvernement est le même que celui de la nation - F212-D
     - Cession des sujets (F187A)

IV. Nations sauvages ( - F189B - F124B - F11C - F176A - F58D - F93D - F94B - F75D)

V. Sur la Guerre (- F60D - F121D)

VI. Du commerce ( - F48C)
     - Des colonies en général ( - F73D - F89D - F107D - F150D - F154D - F44D)

     - Colonies anglaises ( - F17B)
     - Colonies françaises ( - F34C - F42D - F.55-D)
     - Les Flibustiers (F112B)
     - Créoles (F133B / F134A / F135A)
     - Colonies espagnoles (F.52-B - F.53-D - F.63-C - - F.69-A - F.56-B
- F.70-D - F.82-B- F.117-B - F55D - F88D)
     - Colonies hollandaises
     - Commerce des Indes

VII. Beaux-arts
(F22A - F23D - F51D - - F.98A - F123D
- F172B - F207D- F.117-B - F264D- F55D)


MELANGES

I. A Louis XVI (F33D)
II. Au roi de Prusse (F41B)
III. Monuments (F.36-D / F.159A)
IV. Asiles (F54D)
V. Hôpitaux (F140D-F141D)
VI. Sermon d´un jésuite (F97D)
VII. Montagnes
X. Gouvernement ecclésiastique
XI. Discours d'un philosophe à un roi (F105B)
XII. Impôt et crédit public( - F148-D- F258D-261D)
XIII. Etat de la Chine suivant ses détracteurs (F7C)
XIV. Révolution de l´Amérique anglaise ( - F213D - F216D)
XVIII. Les Flibustiers ( - F118-119A))
XIX. Caractère du Français
XXII. Esclavage
XXIII. Sur les femmes


FRAGMENTS IMPRIMES

Philosophie des Brames
Eloge funèbre d´Eliza Draper

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Fragments POLITIQUES



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1. Vous dites qu´il y a une morale universelle, et je veux bien en convenir ; mais cette morale universelle ne peut être l´effet d´une cause locale et particulière. Elle a été la même dans tous les temps passés, elle sera la même dans tous les siècles à venir ; elle ne peut donc avoir pour base les opinions religieuses qui, depuis l´origine monde et d´un pôle à l´autre, ont toujours varié. Les Grecs ont des dieux méchants ; les Romains ont eu des dieux méchants ; nous avons un dieu bon ou méchant selon la tête de celui qui y croit ; l´adorateur stupide du fétiche adore plutôt un diable qu´un dieu : cependant ils ont tous eu les mêmes idées de la justice, de la bonté, de la commisération, de l´amitié, de la fidélité, de la reconnaissance, de l´ingratitude, de tous les vices, de toutes les vertus. Où chercherons-nous l´origine de cette unanimité de jugement si constante et si générale au milieu d´opinions contradictoires et passagères? Où nous la chercherons ? Dans une cause physique constante et éternelle. Et est cette cause ? Elle est dans l´homme même, dans la similitude d´organisation d´un homme à un autre, similitude d´organisation qui entraîne celle des mêmes besoins, des mêmes plaisirs, des mêmes peines, de la même force, de la même faiblesse; source de la nécessité de la société ou d´une lutte commune et concertée contre des dangers communs et naissants du sein de la nature même qui menace l´homme de cent côtés différents. Voïlà l´origine des liens particuliers et des vertus domestiques ; voilà l´origine des liens généraux et des vertus publiques ; voilà la source de la notion d´une utilité personnelle et publique ; voilà la tous les pactes individuelles et de toutes les lois ; voilà la cause de la force de ces lois dans une nation pauvre et menacée ; voilà la cause de leur faiblesse dans une nation tranquille et opulente ; voilà la cause de leur presque nullité d´une nation à une autre.



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2. Il semble que la nature ait posé une limite au bonheur et au malheur des espèces. On n´obtient rien que par l´industrie et par le travail, on n´a aucune jouissance douce qui n´ait été précèdée par quelque peine ; tout ce qui est au-delà des besoins physiques rigoureux ne mérite presque que le nom de fantaisie. Pour savoir si la condition de l´homme brut abandonné au pur instinct animal, dont la journée employée à chasser, à se nourrir, à produire son semblable et à se reposer est le modèle de toutes ses journées et de toute sa vie, pour savoir, dis-je, si cette condition est meilleure ou pire que celle de cet être merveilleux qui trie le duvet pour se coucher, file le cocon du ver à soie pour se vêtir, a changé la caverne sa première demeure en un palais, a su multiplier, varier ses commodités et ses besoins de mille manières différentes, il faudrait, à ce que je crois, trouver une mesure commune à ces deux conditions ; et il y en a une : c´est la durée. Si les prétendus avantages de l´homme en societé abrègent sa durée, si la misère apparente de l´homme des bois allonge la sienne, c´est que l´un est plus fatigué, plus épuisé, plus tôt détruit, consommé par ses commodités, que l´autre ne l´est par ses fatigues. C´est un principe généralement applicable à toutes les machines semblables entre elles. Or je demande si notre vie moyenne est plus longue ou plus courte que la vie moyenne de l´homme des bois. N´y a-t-il pas parmi nous plus de maladies héréditaires et accidentelles, plus d´êtres viciés et contrefaits ? N´en serait-il pas des commodités de la vie comme de l´opulence ? Si le bonheur de l´individu dans la société est placé dans l´aisance, entre la richesse extrême et la misère, le bonheur de l´espèce n´aurait-il pas aussi son terme d´heureuse médiocrité placé entré la masse énorme de nos superfluités et l´indigence etroite de l´homme brut ? Faut-il arracher à la nature tout ce qu´on en peut obtenir, ou notre lutte contre elle ne devrait-elle pas se borner à rendre plus aisées le petit nombre de grandes fonctions auxquelles elle nous a destinée, se loger, se vêtir, se nourrir, se reproduire dans son semblable et se se reposer en sureté ? Tout le reste ne serait-il pas par hasard l´extravagance de l´espèce, comme tout ce qui excède l´ambition d´une certaine fortune est parmi nous l´extravagance de l´individu, c´est-à-dire un moyen sûr de vivre misérable, en s´occupant trop d´être heureux ?. Si ces idées étaient vraies cependant, combien les hommes se seraient tourmentés en vain ! Ils auraient perdu de vue le but primitif, la lutte contre la nature. Lorsque la nature a été vaincue, le reste n´est qu´un étalage de triomphe qui nous coûte plus qu´il ne nous rend.



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3. L´habitant de la Hollande placé sur une montagne et découvrant au loin la mer s´élevant au-dessus du niveau des terres de dix-huit à vingt pieds, qui la voit s´avancer en mugissant contre les digues qu´il a élevées, rêve et se dit secrètement en lui-même : Tôt ou tard cette bête féroce sera la plus forte. Il prend en dédain un domicile aussi précaire, et sa maison en bois ou en pierre à Amsterdam n´est plus sa maison ; c´est son vaisseau qui est son asile et son vrai domicile, et peu à peu il prend une indifférence et des mœurs conformes à cette idée. L´eau est pour lui ce qu´est le voisinage des volcans pour d´autres peuples. L´esprit patriotique doit être aussi faible à La Haye qu´à Naples.



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4. Quelqu´un disait : "Telle est la sagesse du gouvernement chinois, que les vainqueurs se sont toujours soumis à la législation des vaincus. Les Tartares ont dépouillé leurs mœurs pour prendre celles de leurs esclaves. - Quelle folie, disait un autre, que d´attribuer un effet général et commun à une cause aussi extraordinaire ! N´est-il pas dans la nature que les grandes masses fassent la loi aux petites ?" Eh bien ! c´est par une conséquence de ce principe si simple que l´invasion de la: Chine n´a rien changé ni à ses lois, ni à ses coutumes, ni à ses usages. Les Tartares répandus dans l´empire le plus peuplé de la terre, s´y trouvaient dans un rapport moindre que celui d´un à soixante nille, ainsi, pour qu´il en arrivât autrement qu´il n´en est arrivé, il eût fallu qu´un Tartare prévalût sur soixante mille Chinois. Concevez-vous que cela fût possible ? Laissez donc là cette preuve de la prétendue sagesse du gouvernement de la Chine. Ce gouvenement eût été plus extravagant que les nôtres, que la poignée des vainqueurs, s´y seraient conformés. Les mœurs de ce vaste empire auraient été moins encore altérées par les mœurs des Tartares que les eaux de la ne Seine, après un violent orage, de toutes les ordures que les rues y conduisent. Et puis ces Tartares n´avaient ni lois ni mœurs ni coutumes ni usages fixes. Quelle merveille qu´ils aient adopté les institutions qu´ils trouvaient tout établies bonnes ou mauvaises ?



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5. Ce qui constitue essentiellement un état démocratique, c´est le concert des volontés. De là l´impossibilité d´une grande démocratie, et l´atrocité des lois dans petites aristocraties. Là ou le concert des volontés qui se touchent en les isolant par la terreur ; on établit entre les citoyens une distance morale équivalente pour les effets à une distance physique ; et cette distance morale s´établit par un iniquisiieur civil qui rôde perpétuellement entre les individus la hache levée sur le cou de quiconque osera dire ou du bien ou du mal de l´administration. Le grand crime dans ces pays est la satire ou l´éloge du gouvernement. Le sénateur de Venise caché derrière une grille dit à son sujet : "Qui es-tu pour oser approuver noire conduite ?" Un rideau se tire, le pauvre Vénitien tremblant voit un cadavre attaché à une potence, et entend une voix redoutable qui lui crie de derrière la grille : " C´est ainsi que nous traitons noitre apologiste ; retourne dans ta maison, et tais-toi."



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6. On a dit quelquefois que le gouvernement le plus heureux serait celui d´un despote juste et éclairé : c´est une assertion très téméraire. Il pourrait aisement arriver que la volonté de ce maître absolu fût en contradiction avec la volonté de ses sujets. A]ors, malgré toute sa justice et toutes ses lumières, il aurait tort de les dépouiller de leurs droits, même pour leur avantage. On peut abuser de son pouvoir pour faire le bien comme pour faire le mal ; et il n´est jamais permis à un homme, quel qu´il soit, de traiter ses commettants comme un troupeau de bêtes. On force celles-ci à quitter un mauvais pâturage pour passer dans un plus gras ; mais ce serait une tyrannie d´employer la même violence avec une société d´hommes. S´ils disent : Nous sommes bien ici ; s´ils disent même : D´accord, nous y sommes mal, mais nous y voulons rester, il faut tâcher de les éclairer, de les détromper, de les amener à des vues saines par la voie de la persuasion, mais jamais par celle de la force. Convenir avec un souverain qu´il est le maître absolu pour le bien, c´est convenir qu´il est le maître absolu pour le mal, tandis qu´il ne l´est ni pour l´un, ni pour l´autre. Il me semble que l´on a confondu les idées de père avec celles de roi. Un père est peut-être un roi dans sa famille ; mais un roi, même un bon roi, n´est point un père dans la société : il n´en est que l´intendant. C´est à lui qu´elle a remis ses intérêts, pour être dignement récompensé s´il gère bien, sévèrement puni s´il gère mal. Des enfants qui se constituent juges d´un mauvais père et qui le condamnent à mourir, sont des parricides. Des sujets qui s´assemblent et qui se font justice d´un mauvais souverain, ne méritent point ce nom odieux ; ils ne le mériteraient mêmes pas en faisant justice d´un bon souverain qui aurait fait le bien contre la volonté générale. Il serait punissable par la seule raison qu´il aurait outrepassé ses droits ; il serait criminel de lèse-société pour le présent et pour l´avenir : car s´il est éclairé et juste, son successeur, sans hériter de sa raison et de sa vertu, héritera sûrement de son autorité dont les peuples seront les victimes. Peuples, ne permettez donc pas à vos prétendus maîtres de faire même le bien contre votre volonté générale. Songez que la condition de celui qui vous gouverne n´est pas autre que celle de ce cacique à qui l´on demandait s´il avait des esclaves, et qui répondait : "Des esclaves ? Je n´en connais qu´un dans rtoute ma contrée, et cet esclave c´est moi!"



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7. Il y. a dans toute administration bien entendue deux parties très distinctes à considérer, l´une relative à la masse des individus qui composent une société, comme la sûreté générale et la tranquillité intérieure, le soin des armées, l´entretien des forteresses, l´observation des lois ; c´est une pure affaire de police. Sous ce point de vue tout gouvememeni a et doit avoir la forme et la rigidité monastiques ; le souverain ou celui qui le représente est un supérieur de couvent. Mais dans un monastère tout est à tous, rien n´est individuellement à personne, tous les biens forment une propriété commune ; c´est un seul animaal à vingt, trente, quarante, mille, dix mille têtes. Il´n´en est pas ainsi d´une société civile ou politique : ici chacun a sa tête et sa propriété, une portion de la richesse générale dont il est maître absolu, sur laquelle il est roi, et dont il peut user ou même abuser à discrétion. Il faut qu´un particulier puisse laisser sa terre en friche, si cela lui convient, sans que ni l´administration ni la police s´en mêle. Si le maître se constitue juge de l´abus, il ne tardera pas à se constituer juge de l´us, et toute véritable notion de propriété et de liberté sera détruite. S´il peut exiger que j´emploie ma chose à sa fantaisie, s´il inflige des peines à la contravention, à la négligence, à la folie, ei cela sous prétexte de l´utilité générale et publique, je ne suis plus maître absolu de ma chose, je n´en suis que l´administrateur au gré d´un autre. Il faut abandonner à l´homme en société la liberté d´être un mauvais citoyen en ce point, parce qu´il ne tardera pas à en etre sévèrement puni par Ia misère, et par le mépris plus cruel encore que la misère. Celui qui brûle sa denrée ou qui jette son argent par la fenêtre, est un stupide trop rare pour qu´on doive le lier par des lois Prohibitives ; et ces lois prohibitives seraient trop nuisibles par leur atteinte à la notion essentielle et sacrée de la propriété. La partie de Police n´est déjà pour le maître qu´une occasion trop fréquente d´abuser du prétexte de l´utilité générale, sans lui donner un second prétexte d´abuser de cette notion par voie d´administration. Partout où vous verrez chez les nations l´autorité souveraine s´étendre au-delà de la partie de police, dites qu´elles sont mal gouvernées. Partout où vous verrez cette partie de police exposer le citoyen à une surcharge d´impôts, en sorte qu´il n´y ait aucun réviseur national du livre de recette et de dépense de l´intendant ou souverain, dites que la nation est exposée à la déprédation. Ô redoutable notion de l´utilité publique ! Parcourez les temps et les nations, et cette grande et belle idée d´utilité publique se présentera à votre imagination sous l´image symbolique d´un Hercule qui assomme une partie du peuple aux cris de joie et aux acclamations de l´autre partie qui ne sent pas qu´incessamment elle tombera écrasée sous la même massue aux cris de joie et aux acclamations des individus actuellement vexés. Les uns rient quand les autres pleurent ; mais la véritable notion de la propriété entraînant le droit d´us et d´abus, jamais un homme ne peut être la propriété d´un souverain, un enfant la propriété d´un père, une femme la propriété d´un mari, un domestique la propriété d´un maître, un nègre la propriété d´un colon. Il ne peut donc y avoir d´esclave, pas même par le droit de conquête, encore moins par celui de vente et d´achat. Les Grecs ont donc été des bêtes féroces contre lesquelles leurs esclaves ont pu en toute justice se révolter. Les Romains ont donc été des bêtes féroces dont leurs esclaves ont pu s´affranchir par toutes sortes de voies, sans qu´il y en ait eu aucune d´illégitime. Les seigneurs féodaux ont donc été des bêtes féroces dignes d´être assommées par leurs vassaux. Voilà donc le vrai principe qui absout le tyrannicide; il n´en faut pas chercher d´autre. Voilà donc le vrai principe qui brise les portes de tout asile civil ou religieux où l´homme est réduit à la condition de la servitude ; il n´y a ni pacte ni serment qui tiennent. Jamais un homme n´a pu permettre par un pacte ou par un serment à un autre homme, quel qu´il soit, d´user et d´abuser de lui. S´il a consenti ce pacte ou fait ce serment, c´est dans un accès d´ignorance ou de folie, et il en est relevé au moment où il se connît, au revenir à sa raison. Comme toutes les vérités s´enchaînent ! La nature de l´homme et la notion de la propriété concourent à l´affranchir, et la liberté conduit l´individu et la société au plus grand bonheur qu´ils puissent désirer. Je dis la liberté qu´il ne faut non plus confondre avec la licence que la police d´un État avec son administration. La police obvie à la licence ; l´administration assure la liberté.



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8. Nous avons découvert un nouveau monde qui a changé les mœurs de l´ancien. La navigation perfectionnée a rapproché les distances les plus éloignées. Trois siècles de découvertes successives fournissent de nouveaux sujets à notre surprise, de nouveaux aliments à notre curiosité et ouvrent un vaste champ à nos conjectures. Toutefois je ne pense pas que le goût de l´histoire ancienne soit passé ni qu´il s´use jamais. C´est un tableau continu de mœurs grandes et fortes qui intéressera et émerveillera d´autant plus les siècles à venir que le monde vieillira, plus les hommes deviendront pauvres, petits et mesquins. Il ne faut plus s´attendre à des fondations de peuples presque miraculeuses, à des soulèvements généraux de nations contre nations, à des expéditions où l´on voit une poignée d´hommes conduits par un chef ambitieux parcourant une portion du globe, subjuguant, dévastant, égorgeant tout ce qui s´opposait à sa marche. Cet homme en présence duquel la terre étonnée garda le silence, ne se reverra plus. Des circonstances particulières pourront encore, renfermer entre des collines une troupe de brigands ; mais ces brigands promptement exterminés auront à peine le temps et la facilité de s´emparer des chaumières adjacentes de leur retraite. Il faudrait que quelque grand phénomène physique bouleversât l´Europe, détruisît les arts, dispersât les empires, réduisît les nations à quelques familles isolées, pour que l´on vît renaître dans l´avenir des événements et une histoire comparable à l´histoire ancienne. L´Europe, le seul continent du globe sur lequel il faille arrêter les yeux paraît avoir pris une assiette trop solide et trop fixe pour donner lieu à des révolutions rapides et surprenantes. Ce sont des sociétés presque également peuplées, éclairées, étendues, fortes et jalouses. Elles se presseront, elles agiront et réagiront les unes sur les autres ; au milieu de cette fluctuation continuelle, les unes s´étendront, d´autres seront resserrées, quelques-unes peut-être disparaîtront ; mais quand il en existerait une au centre que son malheur destinerait à dévorer de proche en proche toutes les autres, cette réunion de toutes les puissances en une seule ne pourrait s´exécuter que par une suite de funestes prospérités et dans un laps de temps qui ne se conçoivent pas. Le fanatisme de religion et l´esprit conquête, ces deux muses perturbatrices du globe, ont cessé. Ce levier ont l´extrémité est sur la terre et le point d´appui dans le ciel, est presque rompu, et les souverains commencent à avoir le pressentiment sinon la conviction que le bonheur, non de leurs peuples dont ils ne se soucient guère, mais le leur ne consiste pas dans des possessions immenses. Il me semble qu´on veut avoir la sûreté et la richesse chez soi, et que le nouveau monde sera longtemps la pomme de discorde de celui-ci. On entretient de nombreuses armées, on fortifie ses frontières, et on songe au commerce. Il s´établit en Europe un esprit de trocs et d´échanges, esprit qui peut donner lieu à de vastes spéculations dans les têtes des particuliers, mais esprit ami de la tranquillité et de la paix. Une guerre au milieu de différentes nations commerçantes est un incendie nuisible à toutes. C´est un, procès qui menace la fortune d´un grand négociant, et qui fait pâlir tous ses créanciers. S´il n´est pas encore arrivé, il n´est pas loin ce temps où la sanction tacite des gouvernements s´étendra aux engagements particuliers des sujets d´une nation avec les sujets d´une autre nation et où ces banqueroutes dont les contrecoups se font sentir à des distances immenses, deviendront des considérations d´État. Toute anarchie est passagère, et il n´y a que ce moyen également utile à toutes les contrées qui puisse faire cesser l´anarchie encore subsistante du commerce général. Il en est de la bonne foi comme du patriotisme ; ce sont deux ressorts passagers, l´un du commerce, l´autre d´un empire.

Si l´on me demande ce que deviendront la philosophie, les lettres et les beaux-arts sous le calme et la durée de ces sociétés mercantiles où la découverte d´une île, l´importation d´une nouvelle denrée, l´invention d´une machine, l´établissement d´un comptoir, l´invasion d´une branche de commerce, la construction d´un port, deviendront les transactions les plus importantes, je répondrai par une autre question, et je, demanderai qu´est-ce qu´il y a dans ces objets qui puisse échauffer les âmes, les élever, y produire l´enthousiasme ? Un grand négociant est-il un personnage bien propre à devenir le héros d´un poème épique ? Je ne le crois pas, Heureusement toute cette espèce de luxe n´est pas fort essentielle au bonheur des nations. Peut-être ne trouverait-on pas une belle statue dans toute la Suisse, et je ne pense pas que les treize cantons en soient plus malheureux, Quelle est la cause des progrès et de l´éclat des lettres et.des beaux-arts chez les peuples tant anciens que modernes ? La multitude d´actions héroïques et de grands hommes à célébrer. Tarissez la source des périls, et vous tarissez en même temps celle des vertus, des forfaits, des historiens, des orateurs et des poètes. Ce fut au milieu des orages continus de là Grèce, que cette contrée se peupla de peintres, de sculpteurs et de poètes. Ce fut dans les temps où cette bête féroce, qu´on appèlait le peuple romain, ou se dévorait elle-même ou s´occupait à dévorer les nations, que les historiens écrivirent et que les poètes chantèrent. Ce fut au milieu des troubles civils en Angleterre, en France après les massacres de la Ligue et de la Fronde, que des auteurs immortels parurent. A mesure que les secousses violentes d´une nation s´apaisent et s´éloignent, les âmes se calment, les images des dangers s´effacent, et les lettres se taisent. Les grands génies se couvent dans les temps difficiles, ils éclosent dans les temps voisins des temps difficiles ; ils suivent le déclin des nations, ils s´éteignent avec elles : mais comme il est rare qu´une nation disparaisse sans un long enchaînement de désastres, alors l´enthousiasme renaît dans quelques âmes privilégiées, et les productions du génie sont un mélange bizarre de bon et de mauvais goût ; on y remarque la richesse du moment passé et la misère du moment présent. Ces génies sont comme les derniéres pulsations du pouls d´un moribond. Français, tâtez-vous le pouls.

Tirer un peuple de l´état de barbarie, le soutenir dans sa splendeur, l´arrêter sur le penchant de sa chute, sont trois opérations difficiles ; mais la dernière est la plus difficile. On sort de la barbarie par des élans intermittents. On se soutient au sommet de la prospérité par les forces qu´on a acquises. On décline par un affaissement général auquel on s´est acheminé par des symptômes imperceptibles répandus sur toute la durée fastidieuse d´un long règne. Il faut aux nations barbares de longs règnes ; il faut des règnes courts aux nations heureuses. La longue imbécillité d´un monarque caduc prépare à son successeur des presque impossibles à réparer.

De toutes les sciences aujourd´hui cultivées, l´histoire naturelle est la seule qui s´enrichira pendant des siècles de la découverte du Nouveau Monde. J´avertis cependant nos grands faiseurs de théories sur le monde et ses révolutions, que s´ils différent plus longtemps de visiter les nouvelles contrées, ils perdront le moment favorable aux observations, le moment où l´image brute et sauvage de la nature n´a pas encore été tout à fait défigurée par les travaux des hommes policés.

Un monde affreux à voir pour un homme doué d´une âme sensible, un spectacle dont il détourne la vue, est une nature en friche une humanité réduite à la condition animale et luttant sans cesse avec ses seules forces contre tous les assauts de l´air, de la terre et des eaux ; des campagnes sans récoltes, des trésors sans possesseurs, des sociétés sans police, des hommes sans mœurs. Mais ce spectacle serait plein d´intérêt et d´instruction pour un philosophe. Si au lieu de ces chrétiens qui dédaignant d´exterminer une race innocente et malheureuse les armes à la main, s´avisèrent de donner la commission de les dévorer à des dogues, les premiers Européens qui descendirent dans ces contrées nouvellement découvertes avaient eu la sagesse d´un Locke, la pénétration d´un Buffon, les connaissances d´un Linnaeus, le génie d´un Montesquieu, les vues et la bonté d´un Helvétius, quelle lecture aurait été aussi surprenante, aussi délicieuse, aussi pathétique que le récit de leur voyage ?

Toute cette longue suite de voyageurs européens que l´avidité a conduits dans le Nouveau Monde ne nous ont appris qu´une chose, c´est jusqu´où la soif de l´or était capable de porter les hommes, jusqu´où elle était capable de les aveugler. Il n´y a sorte d´horreurs que les uns n´aient commises pour s´en procurer, ce qui est moins extraordinaire peut-être encore que notre jalousie, notre ivresse, notre étonnement qui, l´ont emporté sur le cri de l´humanité, et ont épargné jusqu´à ce jour aux premiers conquérants de l´Amérique l´infamie qu´ils méritaient. Les noms de Lima, du Pérou ou du Potose ne nous font pas frissonner, et nous sommes des hommes ! Dirai-je plus ? Aujourd´hui même que l´esprit de justice et le sentiment de l´humanité sont devenus l´âme de nos écrits, la règle invariable de nos jugements, je ne doute pas qu´un navigateur qui descendrait dans nos ports avec un vaisseau chargé de richesses notoirement acquises par des moyens barbares ne passât de son bord dans sa maison au bruit général de nos acclamations. Quelle est donc notre prétendue sagesse ? Qu´est-ce donc que cet or qui nous ôte l´idée du crime et l´horreur du sang ? Je connais tous les avantages d´un moyen général d´échange entre les nations, d´un signe représentatif de toutes les sortes de richesses, d´une évaluation commune de tous les travaux ; mais je demande s´il ne vaudrait pas mieux que les nations fussent demeurées sédentaires, isolées, ignorantes et hospitalières, que de s´être empoisonnées de la plus féroce de toutes les passions.



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9. Sur les cruautés exercées par les Espagnols en Amérique. Est-ce la soif de l´or, le fanatisme, le mépris pour des mœurs simples, ou est-ce la férocité naturelle de l´homme renaissant dans des contrées éloignées où elle n´était enchaînée ni par la frayeur des châtiments, ni par aucune sorte de honte, ni par la présence de témoins policés, qui dérobait aux yeux des Européens l´image primitive de la morale, et qui les portait sans remords à traiter leurs frères nouvellement decouverts comme ils traitaient les bêtes sauvages de leur pays ? Quelles étaient les fonctions habituelles de ces premiers voyageurs ? La cruauté de l´esprit militaire ne s´accroît-elle pas en raison des périls qu´on a courus, de ceux que l´on court, et de ceux qui restent à courir ? Le soldat n´est-il pas plus sanguinaireà une grande distance que sur les frontières de sa patrie ? Le sentiment de l´humanité ne s´affaiblit-il pas à mesure qu´on s´éloigne du lieu de son séjour ? Ces hommes qu´on prit dans le premier moment pour des dieux ne craignirent-ils pas d´être démasqués et exterminés ? Malgré toutes les démonstrations de bienveillance qu´on leur prodiguait, ne s´en méfièrent-ils pas ? N´était-il pas naturel qu´ils s´en méfiassent ?

Ces causes séparées ou réunies ne suffisent-elles pas à expliquer les fureurs des Espagnols dans le Nouveau Monde ? Nous sommes bien éloignés du dessein de les excuser ; mais n´ont-elles pas toutes été entraînées peut-être par la fatalité d´un premier moment ? La première goutte de sang versée, la sécurité n´exigea-t-elle pas qu´on le répandît à flots ? Il faudrait avoir été soi-même du nombre de cette poignée d´hommes enveloppée d´une multitude innombrable d´indigènes dont elle n´entendait pas la langue, et dont les mœurs et les usages lui étaient inconnus, pour en bien concevoir les alarmes et tout ce que des terreurs bien ou mal fondées pouvaient inspirer. Mais le phénomène incompréhensible c´est la stupide barbarie du gouvernement qui approuvait tant d´horreurs et qui stipendiait des chiens exercés à poursuivre et à dévorer des hommes, Le ministère espagnol était-il bien persuadé que ces hommes sentaient, pensaient, marchaient à deux pieds comme les Espagnols ?



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10. Du goût antiphysique des Américains. En Amérique les hommes se livraient généralement à cette débauche honteuse qui choque la nature et pervertit l´instinct animal. On a voulu attribuer cette dépravation à la faiblesse physique. Mais la faiblesse physique, loin d´entraîner. à cette sorte de dépravation, en éloigne. Je crois qu´il en faut chercher la cause dans la chaleur du climat, dans le mépris pour un sexe faible, dans l´insipidité du plaisir entre les bras d´une femme harassée de fatigues, dans l´inconstance du goût, dans la bizarrerie qui pousse en tout à des jouissances moins communes, dans une recherche de volupté plus facile à concevoir qu´honnête à expliquer, peut-être dans une conformation d´organes qui établissait plus de proportions entre un homme et un homme américains qu´entre un homme américain et une femme américaine; disproportion qui développerait également et le dégoût des Américains pour leurs femmes et le goût des Américaines pour les Européens. D´ailleurs ces chasses qui séparaient quelquefois pendant des mois entiers l´homme de la femme, ne tendaient-elles pas à rapprocher l´homme de l´homme ? Le reste n´est plus que la suite d´une passion générale et violente qui foule aux pieds, même dans les contrées policées, l´honneur, la vertu, la décence, la probité, les lois du sang, le sentiment patriotique, parce que la nature qui a tout ordonné pour la conservation de l´espèce, a peu veillé à celle des individus ; sans compter qu´il est des actions auxquelles les peuples policés ont avec raison attaché des idées de moralité tout à fait étrangères à des sauvages.



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11. De l´anthropophagie. L´anthropophagie est aussi le penchantt ou la maladie dont quelques individus bizarres sont attaqués même parmi les sauvages les plus doux. Ces espèces d´assassins ou de maniaques, comme il vous plaira de les nommer, se retirent de leur horde, se cantonnent seuls dans un coin de forêt, attendent le passant, comme le chasseur ou le sauvage même attendrait une bête à la rentrée ou à l´affût, le tirent, le tuent, se jettent sur le cadavre et le dévorent.

Lorsque ce n´est pas une maladie, je crois que l´essai de la chair humaine dans les sacrifices des prisonniers et la paresse peuvent être comptés parmi les causes de cette anthropophagie particulière. L´homme policé vit de son travail, l´homme sauvage vit de sa chasse. Voler parmi nous est la manière la plus courte et la moins pénible d´acquérir ; tuer son semblable et le manger, quand on le trouve bon, est la chasse la moins pénible d´un sauvage : on a bien plus tôt tué un homme qu´un animal. Un paresseux veut avoir parmi nous de l´argent sans prendre la fatigue de le gagner, chez les sauvages un paresseux veut manger sans se donner la peine de chasser ; et le même vice conduit l´un et l´autre à un même crime : car partout la paresse est une anthropophagie. Et sous ce point de vue l´anthropophagie est. encore plus commune dans la société qu´au fond des forêts du Canada. S´il est jamais possible d´examiner ceux d´entre les sauvages qui se livrent à l´anthropophagie, je ne doute point qu´on ne les trouve faibles, lâches, paresseux, dominés des vices de nos assassins et de nos mendiants.

Nous savons que si l´opulence est la mère des vices, la misère est la mère des crimes, et ce principe n´est pas moins vrai dans les bois que dans les cités. Quelle est l´opulence du sauvage ? L´abondance de gibier autour de sa retraite. Quelle est sa misère ? La disette de gibier. Quels sont les crimes inspirés par la disette ? Le vol et l´assassinat. L´homme policé vole et tue pour vivre, le sauvage tue pour manger.

Lorsque c´est une maladie, interrogez le médecin, il vous dira qu´un sauvage peut être attaqué d´une faim canine, ainsi qu´un homme policé. Si ce sauvage est faible, et si ses forces ne peuvent suffire à la fatigue que son besoin de manger continu exigerait, que fera-t-il ? Il tuera et mangera son semblable. Il ne peut chasser qu´un instant, et il veut toujours manger.

Il est une infinité de maladies et de vices de conformation naturelle qui n´ont aucune suite fâcheuse ou qui ont des suites toutes différentes dans l´état de société, et qui ne peuvent conduire le sauvage qu´à l´anthropophagie, parce que la vie est le seul bien du sauvage.

Tous les vices moraux qui conduisent l´homme policé au vol doivent conduire le sauvage au même résultat, le vol ; or le seul vol qu´un sauvage soit tenté de faire, c´est la vie d´un homme qu´il trouve bon à manger.

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12. Court essai sur le caractère de l´homme sauvage. L´homme sauvage doit être jaloux de sa liberté. L´oiseau pris au filet se casse la tête contre les barreaux de sa cage. On n´a point encore vu un sauvage quitter le fond des forêts pour nos cités, et il n´est pas rare que des hommes policés les aient quittées pour embrasser la vie sauvage.

L´homme sauvage doit garder un ressentiment profond de l´injure. C´est à son cœur et à sa force qu´il en appelle. Le ressentiment supplée à la loi qui ne le venge pas.

L´homme sauvage ne doit avoir aucune idée de la pudeur qui rougit de l´ouvrage de la nature.

L´homme sauvage connaît peu la générosité et les autres vertus produites à la longue chez les nations policées, par le raffinement de la morale.

L´homme sauvage dont la vie est ou fatigante ou insipide et les idées très bornées, doit faire peu de cas de la vie et moins encore de la mort.

L´homme sauvage ignorant et peureux doit avoir sa superstition.

L´homme sauvage qui reçoit un bienfait de son égal qui ne lui doit rien, doit en être très reconnaissant.

Le baron de Dieskau fait emporter un sauvage qui était resté blessé sur le champ de bataille, il le fait soigner. Le sauvage guérit. "Tu peux à présent, lui dit son bienfaiteur, aller retrouver les tiens. - Je te dois la vie, lui répond le sauvage, je ne te quitte plus." Ce sauvage le suivit, il couchait à la porte de sa tente ; il y mourut.

L´homme sauvage doit se soumettre sans peine à la raison, parce qu´il n´est entêté d´aucun préjugé, d´aucun devoir factice.

Des sauvages poursuivis par leurs ennemis emportaient un vieillard sur leurs épaules. Ce fardeau ralentissait leur fuite. Le vieillard leur dit : "Mes enfants, vous ne me sauverez pas, et je serai la cause de votre perte ; mettez-moi à terre. - Tu as raison", lui répondirentils, et ils le mirent à terre.

Le fils de Saint-Pierre, gouverneur de Québec, suit une femme sauvage dont il était amoureux. Il en a des enfants. Il passe vingt ans avec elle. Le souvenir de son père et de sa famille lui est rappelé ou lui revient. Il s´attriste. Sa femme s´en aperçoit et lui dit : "Qu´as tu ? - Mon père, ma mère, lui répond Saint-Pierre en soupirant. - Eh bien ! mon ami, lui dit sa femme, va-t´en, si tu t´ennuies." Cette femme avait un frère qu´elle aimait tendrement ; un jour il disparut de la cabane. Le premier jour sa sœur s´attrista ; le second elle se mit à pleurer ; le troisième elle refusa de manger. Saint-Pierre impatienté prit ses armes et sortit pour tâcher de découvrir le frère de sa femme. Il rencontra sur son chemin une horde de sauvages qui lui demandèrent où il allait. "Je vais chercher mon frère. - Et ton frère, comment est-il ?" Saint-Pierre donne le signalement de son frère. Les sauvages lui dirent : "Retourne sur tes pas ; ton frère mange les hommes. Tiens, il habite ce coin de forêt que tu vois là-bas. Il a un chien qui l´avertit des passants, et il les tue. Retourne sur tes pas, car il te tuera." Saint-Pierre continue son chemin, arrive à l´endroit où son frère était embusqué. La voix du chien se fait entendre. Il regarde. Il aperçoit la tête et le fusil de son frère. Il crie : "C´est moi, c´est ton frère, ne tire pas." L´anthropophage tire. Saint-Pierre le poursuit. Désespérant de l´atteindre, il lui lâche son coup de fusil et le tue. Cela fait, il revient à la cabane. Sa femme, en l´apercevant, lui crie : "Et mon frère ? - Ton frère, lui dit SaintPierre, était anthropophage. Il m´a tiré, il m´a manqué. Je l´ai poursuivi, je l´ai tiré, je l´ai tué." Sa femme lui répondit : "Donne-moi à manger."

Un prisonnier sauvage est adopté dans une cabane. On s´aperçoit qu´il est estropié d´une main. On lui dit : "Tu vois bien que tu nous es inutile ; tu ne peux nous servir ni nous défendre. - Il est vrai. - Il faut que tu sois mangé. - Il est vrai. - Mais nous t´avons adopté, et nous espérons que tu mourras bravement. - Vous pouvezy compter." Cet enthousiasme qui aliène l´homme de lui-même, et qui le rend impassible, rare parmi nous, est commun chez le sauvage.

L´homme sauvage est-il plus ou moins heureux que l´homme policé ? Peut-être n´est-il pas donné à l´homme d´étendre ou de restreindre la sphère de son bonheur ou de son malheur. Quoi qu´il en soit, si l´on considère l´homme comme une machine que la peine et le plaisir détruisent alternativement, il est un terme de comparaison entre l´homme sauvage et l´homme policé, c´est la durée. La vie moyenne de l´homme sauvage est-elle plus ou moins longue que celle de l´homme policé ? La vie la plus fatiguée est la plus misérable et la plus courte, quelles que soient les causes qui l´abrègent. Or je crois que la vie moyenne de l´homme policé est plus longue que celle de l´homme sauvage.



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13. Rêveries à J´occasion de la révolution de Suède. Une nation pauvre est presque nécessairement belliqueuse. Sa pauvreté dont le fardeau l´importune sans cesse lui inspire tôt ou tard le désir de s´en délivrer, et ce désir devient avec le temps l´esprit général de la nation et le ressort du gouvernement. La Suède est un pays pauvre.

Ce caractère belliqueux se fortifie ou s´affaiblit par la position géographique. Il s´affaiblit, si la nation peut s´étayer de la protection, de l´alliance et des secours des puissances voisines. Il se fortifie, si cette ressource lui manque, si continuellement pressée par des voisins ennemis, son existence et sa sécurité sont précaires. Alors elle est contrainte d´avoir toujours les armes à la main. La Suède est menacée depuis des siècles par le Danemark et la Russie, et la menace des Russes est devenue depuis le tsar Pierre Ier de plus en plus redoutable.

Pour que le gouvernement d´un pays tel que celui que je peins, passe rapidement de l´état d´une monarchie tempérée à l´état du despotisme le plus illimité, il ne lui faut que quelques souverains de suite heureux à la guerre. Le maître fier de ses triomphes se croit tout permis, ne connaît plus de loi que sa volonté, et ses soldats qu´il a conduits tant de fois à la victoire, prêts à le servir envers et contre tous deviennent par leur dévouement la terreur de leurs concitoyens et les vrais fabricateurs des chaînes de leur pays. Les peuples de leur côté n´osent refuser leurs bras à ces chaînes qui leur sont présentées par celui qui joint à l´autorité de son rang celle qu´il tient de la reconnaissance et de l´admiration due à ses succès. C´est l´histoire de la Suède que je fais.

Le joug imposé par le monarque guerrier et victorieux pèse sans doute, mais on n´ose le secouer. Il s´appesantit sous des successeurs qui n´ont pas le même droit à la patience de leurs sujets. Il ne faut alors qu´un grand revers pour abandonner le despote à la merci de son peuple. Alors ce peuple indigné de sa longue souffrance ne manque guère de profiter du moment de disgrâce de la fortune pour rentrer dans ses droits. Mais comme il n´a ni vues ni projets, il passe en un clin d´œil de l´esclavage à l´anarchie. Au milieu de ce tumulte général on n´entend qu´un cri, c´est : "Liberté !" Mais comment s´assurer ce bien précieux ? On l´ignore ; et voilà la nation divisée en diverses factions mues par différents intérêts. Tel a été le sort de la Suède.

Entre ces factions, s´il en est une qui désespère de prévaloir, elle se détache, elle oublie le bien général ; et plus jalouse de nuire aux factions opposées que de servir la patrie, elle se range autour du souverain. A l´instant il n´y a plus que deux partis dans l´État, distingués par deux noms qui, quels qu´ils soient, ne signifient jamais que royalistes et antiroyalistes. C´est alors le moment des grandes secousses, c´est le moment des complots, c´est le moment ou du triomphe ou de la ruine entière de l´autorité souveraine. Ces principes sont généraux, mais l´application en est facile à la Suède.

Quel est alors le rôle des puissances voisines ? Tel qu´il a toujours été dans tous les temps et dans toutes les contrées. C´est de semer des ombrages entre les sujets et le maître ; c´est de soutenir les peuples, troupeau toujours désuni, dont elles n´ont rien à redouter tant qu´il n´aura point de chef; c´est d´irriter les antiroyalistes; c´est de leur suggérer tous les moyens d´abaisser, d´avilir, d´anéantir la souveraineté ; c´est de corrompre ceux mêmes qui se sont rangés autour du trône, c´est de faire adopter quelque forme d´administration. également nuisible et à tout le corps national qu´elle perd sous prétexte de travailler à sa liberté, et au souverain dont elle réduit les prérogatives à rien. Le roi de Suède n´avait pas seulement le choix des personnes de son service, il n´avait pas même le pouvoir de renvoyer un officier subalterne de sa maison.

Alors le monarque trouve autant d´autorités opposées à la sienne qu´il y a d´ordres différents dans l´État. Alors sa volonté n´est rien sans le concours de ces différentes volontés. Alors il faut qu´il assemble, qu´il propose, qu´on délibère sur la chose de la moindre importance. Alors on lui donne des tuteurs comme à un pupille imbécile ; et ces tuteurs sont toujours des hommes sur la malveillance desquels il peut compter. Un roi de Suède ne pouvait rien sans la participation du sénat.

Quel est alors l´état de la nation ? Qu´a produit l´influence des puissances étrangères ? Elle a tout confondu, tout bouleversé, tout séduit par son argent et par ses menées. A l´origine des divisions le sang des bons et des mauvais citoyens avait été également versé, parce que c´était un moyen d´exercer toutes sortes de haines particulières ; dans la suite il faut n´être rien ou se vendre à l´étranger. On se vend donc. Il n´y a plus qu´un parti, c´est le parti de l´étranger. Il n´y a plus que des factieux hypocrites. Le royalisme est une hypocrisie, l´antiroyalisme en est une autre ; ce sont deux masques divers de l´ambition et de la cupidité. La nation n´est plus qu´un amas d´âmes dégradées et vénales. Presque sûr de toutes les voix il n´y a point de projets, si extravagants qu´ils soient, que l´étranger n´ose proposer, et qu´il ne puisse se promettre de faire adopter., On a dit aux Suédois : "Démolissez vos fortifications", et ils ont été sur le point de le faire.

Alors cette noblesse qui avait su conserver dans une chaumière et sous ses haillons une fierté qu´elle avait tétée avec le lait, tombe dans le dernier degré d´avilissement ; elle ne sent plus. Les ordres inférieurs partagent cette corruption. Si´un député à la diète se présente à la table d´un ambassadeur étranger, et qu´il n´y ait plus de place pour lui, on le tire dans une embrasure de fenêtre, on lui met un petit écu dans la main, et il va chercher son dîner à la taverne. On dit que cela s´est vu quelquefois à Stockholm.

Le sort d´une nation réduite à cette extrémité de honte et de déshonneur n´est pas difficile à deviner. Il faut que les puissances étrangères et ennemies qui l´ont corrompue soient trompées dans leurs espérances. Elles ne se sont pas aperçues qu´elles en faisaient trop ; que peut-être même elles faisaient tout le contraire de ce qu´une politique plus profonde leur aurait dicté ; qu´elles coupaient le nerf national, tandis que tous leurs efforts ne faisaient que tenir courbé le nerf de la souveraineté, et que ce nerf venant un jour à se redresser avec toute l´impétuosité de son ressort, il ne rencontrerait aucun obstacle capable le l´arrêter qu´il ne fallait qu´un homme et un instant pour produire cet effet inattendu, mais inévitable.

Il est venu cet instant, il s´est montré cet homme ; et tous ces lâches de la création des puissances étrangères se sont prosternés, devant lui. Il a dit à ces hommes qui se croyaient tout : Vous n´êtes rien ; et ils ont répondu : Nous ne sommes rien. Il leur a dit : Je suis le maître ; et ils ont répondu unanimement : Vous êtes le maître. Il leur a dit : Voilà les conditions sous lesquelles je veux vous soumettre ; et ils ont répondu : Nous les acceptons. A peine s´est-il élevé une voix qui ait réclamé.

Quelles seront les suites de cette révolution ? Je l´ignore. Si le maître veut profiter de la circonstance, jamais la Suède n´aura été gouvernée par un despote plus absolu. S´il est sage, s´il conçoit que la souveraineté illimitée ne peut avoir de sujets, parce qu´elle ne peut avoir de propriétaires ; qu´on ne commande qu´à ceux qui ont quelque chose, et que l´autorité n´a point de prise sur ceux qui ne possèdent rien, la nation reprendra peut-être son premier esprit. Quels que soient son caractère et ses projets, la Suède ne sera jamais plus malheureuse qu´elle l´était.



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14. Sur les Chinois. Il est bon d´observer que les sciences et les beaux-arts n´ont fait aucun progrès à la Chine, et que cette nation n´a eu ni grand édifice, ni belle statue, ni poème, ni musique, ni peinture, ni éloquence au milieu d´un luxe auquel le luxe ancien des Asiatiques pourrait à peine se comparer, avec le secours de l´imprimerie et la communication aisée d´un lieu de l´empire à l´autre, c´est-à-dire avec tous les moyens généraux de l´instruction et de l´émulation. Quand je parle de l´état stationnaire des sciences à la Chine, je n´en exclus pas même les mathématiques ni ces branches de la connaissance humaine qu´un homme seul, isolé, méditatif pouvait dans cette contrée, ainsi qu´on le remarque ailleurs, porter par ses efforts à un grand, point de perfection. C´est que partout où la population surabondera, l´utile sera la limite des travaux. Dans aucun siècle, en aucun endroit de la terre, on n´a vu enfant d´un homme opulent se faire peintre, poète, philosophe, musicien, statuaire par état. Ces talents sortent des conditions subalternes, trop pauvres, trop malheureuses, trop occupées à la Chine à pourvoir aux premiers besoins de la vie. Il manque là l´intérêt et la considération, les deux aiguillons de la science et des beaux-arts, aiguillons également nécessaires pour se soutenir longtemps dans les contrées savantes. La richesse sans honneur, l´honneur sans richesses ne suffisent pas pour leur durée. Or il y a plus d´honneur et de profit à l´invention d´un petit art utile chez une nation très peuplée, qu´à la plus sublime découverte qui ne montre que du génie. On y fait plus de cas de celui qui sait tirer parti des recoupes de la gaze, que de celui qui résout le problème des trois corps. C´est là surtout que se fait la question qu´on n´entend que trop fréquemment ici : "A quoi cela sert-il ?" Elle est dans tous les cas tacitement et universellement faite et répondue à Pékin. On n´élève des monuments éternels à l´honneur de l´esprit humain que quand on est bien pourvu de toutes les sortes de nécessaires ; car ces monuments sont la plus grande superfluité de toutes les superfluités de ce monde. Une nation telle que la chinoise, où le sol est couvert à peu près d´un tiers d´habitants de plus qu´il n´en peut nourrir dans les années médiocres, où les mœurs ne permettent pas les émigrations, où l´inconvénient de la population excessive va toujours en s´accroissant, est pleine d´activité, de mouvement, d´inquiétude. Il n´y a pas un brin de paille à négliger, pas un instant de temps qui n´ait sa valeur, l´attente de la disette presse cesse. C´est le mobile secret de toutes les âmes, tandis que la culture de l´esprit demande une vie tranquille, oisive, retirée, immobile. il n´y a donc qu´une science vers laquelle les têtes pensives doivent se tourner à la Chine, c´est la morale, la police et la législation, dont l´importance est d´autant plus grande qu´une société est plus nombreuse. C´est là qu´on connaît le mieux la vertu et qu´on la pratique le moins ; c´est là qu´il y a plus de mensonges, plus de fraude, plus de vols, moins d´honneur, moins de procédés, de sentiment et de délicatesse. Tout l´empire est un marché général où il n´y a non plus de sûreté et de bonne foi que dans les nôtres. Les âmes y sont basses, l´esprit petit, intéressé, rétréci et mesquin. S´il y a un peuple au monde vide de tout enthousiasme, c´est le chinois.

Je le dis et je le prouve par un fait que je tiens du plus intelligent de nos supercargues. Un Européen achète des étoffes à Canton ; il est trompé sur la quantité, sur la qualité et le prix. Les marchandises sont déposées sur son bord. La friponnerie du marchand chinois avait été reconnue, lorsqu´il vint chercher son argent. L´Européen lui dit : "Chinois, tu m´as trompé." Le Chinois lui répondit : "Européen, cela se peut ; mais il faut payer." L´Européen : "Tu m´as trompé sur la quantité, la qualité et le prix." Le Chinois : "Cela se peut ; mais il faut payer." L´Européen : "Mais tu es un fripon, un gueux, un misérable." Le Chinois : "Européen, cela se peut ; mais il faut payer." L´Européen paie ; le Chinois reçoit son argent, et dit en se séparant de sa dupe : "A quoi t´a servi ta colère ? Qu´ont produit tes injures ? Rien. N´aurais-tu pas beaucoup mieux fait de payer tout de suite et de te taire ?" Partout où l´on garde ce sang-froid à l´insulte, partout où l´on rougit aussi peu de la friponnerie, l´empire peut être très bien gouverné, mais les mœurs particulières sont détestables.

Si les romans chinois sont une peinture un peu fidèle des caractères, il n´y a pas plus de justice à la Chine que de probité, et les mandarins sont les plus grands fripons, les juges les plus iniques qu´il y ait au monde. Que penser de ces chefs de l´État qui portent publiquement, sans pudeur, sur leur petite bannière la marque de leur dégradation ?

Si l´on interrogeait à la Chine un Français sur ce que c´est qu´un docteur de Sorbonne ici, il dirait : C´est un homme né d´une famille honnête, communément aisée sinon opulente, dont les premières années ont été consacrées à la lecture, à l´écriture, à l´étude de sa langue et de deux ou trois langues anciennes qu´il possède, lorsqu´il passe à des sciences plus relevées, telles que la philosophie, la logiquè, la morale, la physique, les mathématiques, la théologie. Versé dans ces sciences qui ont employé son temps jusqu´à l´âge de vingt-deux à vingt-trois ans, il subit une longue suite d´examens rigoureux, sur lesquels le titre de docteur lui est accordé ou refusé. Ô le grand homme, ô l´homme étonnant qu´un docteur de Sorbonne ! s´écrieraient les Chinois. Eh bien! le mandarin est un prodige tout semblable à Paris, à s´en rapporter au récit des historiens et des voyageurs. Et pour finir par où nous avons commencé, s´il est vrai que la lutte de l´homme contre la nature soit le premier motif, la raison première de la société, partout où la population surabondera, la nature est la plus forte, la société est dans une lutte continuelle avec elle ; c´est un état où l´on dispute pour son existence, et où l´on n´a guère le temps de s´appliquer à autre chose. Un riche Chinois a des jardins somptueux ; qu´est-ce que cela prouve pour le reste de la nation ? Pas plus que les parcs de nos grands seigneurs et les palais de nos financiers ne prouvent ici.



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15. Des mines. Si l´homme est étonnant dans les travaux que son courage et son industrie nous présentent à la surface de la terre, il ne l´est guère moins dans ceux qui nous sont dérobés et qu´elle recèle dans ses entrailles ; on conçoit que je veux parler de l´exploitation des mines. A quelles conditions tirons-nous cette richesse ou ce poison de la prison où la nature l´avait caché ? A la condition de briser, de percer des rochers à une profondeur immense ; de creuser des canaux souterrains qui garantissent des eaux qui affluent et menacent de toutes parts ; d´élever des forêts coupées en étais dans d´immenses galeries souterraines ; de pratiquer ces galeries ; d´en soutenir les voûtes contre l´énorme pesanteur des terres qui tendent sans cesse à les combler et à enfouir sous leurs chutes les avares audacieux qui les ont construites ; de former des aqueducs ; d´inventer l´étonnante variété de machines hydrauliques et toutes les formes diverses des fourneaux ; de courir le danger d´être étouffé ou consumé par une exhalaison qui s´enflamme à la lueur de la lampe qui dirige le travail, et qui détone subitement avec l´éclair, le bruit et les effets du tonnerre ; de périr au bout de quelques années d´une phtisie qui réduit la vie de l´homme à la moitié de sa durée. On nous apprend bien que Henri l´illustre, margrave de Misnie, tira des mines de Freyberg et de Schneeberg le prix du royaume de Bohême ; que ces exploitations fournissaient jusqu´à cinq mille écus par semaine, et qu´en 1478 on en sortit un bloc qui fournit quatre cents quintaux d´argent ; mais on n´a pas publié la liste des hommes à qui cet argent a coûté la vie. Les mines, il est vrai, donnent aux souverains des trésors, sans épuiser la bourse de leurs sujets. Les richesses acquises par la guerre sont ensanglantées. Celles qu´on va chercher en franchissant les mers sont périlleuses. On n´en obtient point par la fraude qui ne soient honteuses. Il semble que rien ne soit plus honnête et plus juste que d´accepter un bien que la nature présente d´elle-même. Les mines ont multiplié les travaux et aiguisé l´industrie. Elles ont fondé des villes. Elles ont fait naître des manufactures. Les contrées adjacentes de la Pologne sont riches par leurs mines, la Pologne est pauvre avec ses greniers. Les mines fixent les sujets dans leur patrie. On ne peut contester toutes ces vérités. Voilà le côté séduisant ; mais le revers est affreux. Les mines exotiques ruinent les nations ; les mines indigènes ne seront jamais préférables à l´agriculture, aux manufactures et au commerce. Les nations que leur appât a séduites ressemblent parfaitement au chien de la fable qui lâcha l´aliment qu´il portait dans sa gueule pour jeter sur son image qu´il voyait au fond des eaux dans lesquelles il se noya : il lâcha la chose pour le signe. Les Espagnols, les Portugais et les autres exploiteurs de mines font-ils autrement que ce stupide? Le travail des mines n´est permis qu´aux contrées malheureuses dont elles sont l´unique ressource. Laissez l´or, si la surface de terre végétale qui le couvre peut produire un épi dont vous fassiez du pain, un brin d´herbe que vos brebis puissent paître. Le seul métal dont vous ayez vraiment besoin, et le seul que vous puissiez exploiter sans danger, c´est le fer. Faites du fer, construisez-en vos scies, vos marteaux, les socs de vos charrues ; mais ne le transformez pas en outils meurtriers que votre fureur a imaginés pour vous égorger plus sûrement. La quantité d´or et d´argent nécessaire aux échanges des nations est si petite, pourquoi donc la multiplier sans fin ? Quelle importance y a-t-il à représenter cent aunes de toile par une livre ou par vingt livres d´or ou d´argent ? Puissiez-vous réussir dans votre cupidité et vos travaux opiniâtres, au point que l´or soit un jour plus commun que le fer ! Mais malheureusement la nature y a pourvu ; presque toute la terre est couverte de mines de fer, les mines d´or et d´argent sont éparses et rares. Si l´on examine combien les travaux et l´exploitation des mines supposent d´observations, de tentatives et d´essais, on reculera l´origine du monde bien au-delà de son antiquité connue. Nous montrer l´or, le fer, le cuivre, l´étain et l´argent employés par les premiers habitants de la terre, c´est nous bercer d´un mensonge qui ne peut en imposer qu´à des enfants.




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16. Qu´il faut commencer par le commencement. On a conçu qu´il ne fallait rien attendre de grand d´un peuple esclave, et l´on a cherché comment on faisait naître dans un esclave le sentiment de la liberté. Je l´ignore, du moins pour les pères. Quant aux enfants, voici le seul moyen que je connaisse . Il faut choisir la province la plus belle et la plus féconde de son empire. Il faut y bâtir des maisons. Il faut pourvoir ces maisons de toutes les choses nécessaires à l´agriculture, Il faut attacher à chacune une portion de terre. Il faut appeler de toutes les contrées policées des hommes libres et de bonne volonté. Il faut leur accorder en toute propriété l´asile qu´on leur a préparé. Il faut gouverner cette colonie par les chefs de la nation qui n´aient aucun domaine dans la contrée. Il faut que cette intendance soit le premier pas vers les hautes places du ministère, Il faut accorder la tolérance à toutes les religions, et par conséquent permettre des cultes particuliers et domestiques et n´en point permettre de public. Il faut avoir provision de denrées pour cette peuplade. Il faut que cette provision suffise au moins à trois années de subsistance. C´est de là que le levain de la liberté se répandra insensiblement dans tout un empire.Les habitants des contrées adjacentes verront la prospérité de ces colons, ce spectacle sera le vrai prédicateur de la liberté qu´ils embrasseront d´eux-mêmes insensiblement et sans efforts. Il en faut user avec un peuple esclave comme avec un peuple sauvage ; c´est à l´exemple à les convertir. Jeté chez des sauvages, je ne leur dirais pas : Construisez des cabanes qui vous assurent une retraite commode contre l´inclémence des saisons. Ils se moqueraient de moi, Mais je bâtirais ma cabane. Les temps rigoureux arriveraient. Je jouirais de ma prévoyance. Le sauvage le verrait, et l´année suivante il m´imiterait. De même je ne dirai pas à un peuple esclave : Sois libre ; mais je lui mettrai sous les yeux les avantages de la liberté, et il la désirera. Je me garderais bien d´exiger de mes colons nouvellement transplantés le remboursement des premières dépenses que j´aurais faites pour eux ; je me garderais bien davantage de rejeter sur les survivants la dette prétendue de ceux qui mourraient sans l´avoir acquittée : cela serait d´une politique aussi fausse qu´inhumaine. L´homme de vingt ans, de vingt-cinq, de trente qui vous apporte en don sa personne, ses forces, ses talents, sa vie, ne vous gratifie-t-il pas assez ? Faut-il que vous l´accabliez d´un impôt, et qu´il vous paie la rente d´un présent qu´il vous fait ? Lorsqu´il sera opulent, vous le traiterez comme votre sujet, à la bonne heure ; encore attendrez-vous la troisième ou la quatrième génération, si vous voulez que votre projet prospère et faire affluer le reste de vos peuples vers une condition dont ils envieront les avantages qu´ils auront eu le temps de connaître.

Vous voulez civiliser vos peuples, leur inspirer le goût des lettres, la passion des beaux-arts ; mais vous commencez votre édifice par le faîte, en appelant auprès de vous des hommes de génie de toutes les contrées. Que produiront ces rares plantes exotiques ? Rien. Elles périront dans le pays comme les plantes étrangères périssent dans nos serres. On a beau former des académies des sciences, des écoles des beaux-arts ; on a beau disperser des élèves dans tous les pays où les arts ont été cultivés avec quelque succès, les faire étudier sous les meilleures maîtres : il faut que ces enfants au sortir de l´école, au retour de leurs voyages, ne trouvant aucun emploi pour leur talent, l´abandonnent pour se jeter dans des conditions subalternes qui les nourrissent . Leurs chefs-d´œuvre, quand ils seraient capables d´en produire, demeureront sans acquéreurs, et ne leur fourniront pas de quoi avoir du pain et de l´eau. C´est qu´en tout il faut commencer par le commencement, et que le commencement c´est de mettre en vigueur les arts mécaniques et les conditions basses. Sachez cultiver la terre, travailler les peaux, fabriquer les laines, faire des souliers, et avec le temps, sans même que vous vous en mêliez, on fera chez vous des tableaux et des statues, parce que de ces conditions basses il s´élèvera des maisons riches et des familles nombreuses. Quelques-uns des enfants de ces familles, enclins à la paresse qui est l´effet de l´aisance, se dégoûteront du métier pénible de leurs pères, se mettront à penser, à discourir, à arranger des syllabes, à imiter la nature de toutes les manières, et vous aurez des poètes, des philosophes, des orateurs, des statuaires et des peintres. Leurs productions, objets d´abord de pur agrément, deviendront bientôt nécessaires aux chefs des maisons riches, et ils les acquerront. Tant qu´on est dans le besoin, on travaille. On ne cesse de travailler que quand le besoin cesse. Alors naissent l´oisiveté, la paresse, et avec la paresse l´ennui ; et partout les beaux-arts sont enfants du génie, de la paresse et de l´ennui.

Étudiez les progrès de la société, et vous verrez des pasteurs ou des agriculteurs dépouillés par des brigands ; ces agriculteurs opposer à ces brigands une portion d´entre eux, et voilà les soldats. Tandis que les uns récoltent, et que les autres font sentinelle, une poignée d´autres citoyens dit au laboureur et au soldat : Vous faites un métier laborieux et pénible. Si vous vouliez, vous, soldats, nous défendre ; vous, agriculteurs, nous nourrir, nous vous déroberions une partie de votre fatigue par nos danses et nos chansons : voilà le troubadour et l´homme de lettres. Avec le temps cet homme de lettres s´est ligué tantôt avec le chef contre les peuples, et il a chanté la tyrannie, tantôt avec le peuple contre le tyran, et il a chanté la liberté ; et dans l´un et l´autre cas il est devenu un citoyen important.

Suivez la marche constante de la nature, aussi bien chercheriez-vous inutilement à vous en écarter. Vous verrez vos efforts et vos dépenses s´épuiser sans fruit ; vous verrez tout périr autour de vous. Vous vous retrouverez presque au même point de barbarie dont vous avez voulu vous tirer, et vous y resterez jusqu´à ce que les circonstances fassent sortir de votre propre sol une police indigène dont les lumières étrangères pourront accélérer les progrès. N´en espérez pas davantage et cultivez votre sol. Un autre avantage que vous y trouverez, c´est que les sciences et les arts autochtones s´avanceront peu à peu vers la perfection, et que vous serez des originaux; au lieu que si vous empruntez des modèles étrangers, vous ignorerez la raison de leur perfection, et vous vous condamnerez à n´être jamais que de faibles copies. Cette ressource, il est vrai, est incertaine, le moment de son existence est caché dans un avenir obscur. Mais il n´importe, il en faut passer par là, et se résoudre à n´être rien ou à n´être que médiocre, jusqu´à ce qu´il plaise au destin secondé d´un bon maître et d´heureux hasards, de faire de vous quelque chose.

 

 

 

 

HISTOIRE DES DEUX INDES

 

 

 

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CHAPITRE PREMIER : DE LA RELIGION





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Origine des religions



F.217D
Si l´homme avait joui sans interruption d´une félicité pure ; si la terre avait satisfait d´elle-même à toute la variété de ses besoins, on doit présumer que l´admiration et la reconnaissance n´auraient tourné que très tard vers les dieux les regards de cet être naturellement ingrat. Mais un sol stérile ne répondit pas toujours à ses travaux, Les torrents ravagèrent les champs qu´il avait cultivés. Un ciel ardent brûla ses moissons. Il éprouva la disette, il connut les maladies, et il rechercha les causes de sa misère.

Pour expliquer l´énigme de son existence, de son bonheur et de son malheur, il inventa différents systèmes également absurdes. Il peupla l´univers d´intelligences bonnes et malfaisantes ; et telle fut l´origine du polythéisme, la plus ancienne et la plus générale des religions, Du polythéisme naquit le manichéisme, dont les vestiges dureront à jamais, quels que soient les progrès de la raison, Le manichéisme simplifié engendra le déisme ; et au milieu de ces opinions diverses, il s´éleva une classe d´hommes médiateurs entre le ciel et la terre.

Ce fut alors que les régions se couvrirent d´autels ; qu´on entendit ici l´hymne de la joie, là le gémissement de la douleur ; et qu´on eut recours à la prière, aux sacrifices, les deux moyens naturels d´obtenir la faveur et de calmer le ressentiment, On offrit la gerbe ; on immola l´agneau, la chèvre, le taureau, Le sang de l´homme arrosa le tertre sacré.

Cependant on voyait souvent l´homme de bien dans la souffrance, le méchant, l´impie même dans la prospérité, et l´on imagina la doctrine de l´immortalité. Les âmes affranchies du corps ou circulèrent dans les différents êtres de la nature, ou s´en allèrent dans un autre monde recevoir la récompense de leurs vertus, le châtiment de leurs crimes. Mais l´homme en devint-il meilleur ? c´est un problème, Ce qui est sûr, c´est que depuis l´instant de sa naissance jusqu´au moment de sa mort, il fut tourmenté par la crainte des puissances invisibles, et réduit à une condition beaucoup plus fâcheuse que celle dont il avait joui.

La plupart des législateurs se sont servis de cette disposition des esprits pour conduire les peuples, et plus encore pour les asservir. Quelques-uns ont fait descendre du ciel le droit de commander ; et c´est ainsi que s´est établie la théocratie ou le despotisme sacré, la plus cruelle et la plus immorale des législations : celle où l´homme orgueilleux, malfaisant, intéressé, vicieux avec impunité, commande à l´homme de la part de Dieu ; où il n´y a de juste que ce qui lui plaît, d´injuste que ce qui lui déplaît, ou à l´être suprême avec lequel il est en commerce, et qu´il fait parler au gré de ses passions ; où c´est un crime d´examiner ses ordres, une impiété de s´y opposer ; où des révélations contradictoires sont mises à la place de la conscience et de la raison, réduites au silence par des prodiges ou par des forfaits ; où les nations enfin ne peuvent avoir des idées fixes sur les droits de l´homme, sur ce qui est bien, sur ce qui est mal, parce qu´elles ne cherchent la base de leurs privilèges et de leurs devoirs que dans des livres inspirés dont l´interprétation leur est refusée.



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Intolérance.



F.204D
L´intolérance, tout affreuse qu´elle nous paraît, est une conséquence nécessaire de l´esprit superstitieux. Ne convient-on pas que les châtiments doivent être proportionnés aux délits ? Or quel crime plus grand que l´incrédulité aux yeux de celui qui regarde la religion comme la base fondamentale de la morale ? D´après ces principes, l´irréligieux est l´ennemi commun de toute société ; l´infracteur du seul lien qui unit les hommes entre eux ; le promoteur de tous les crimes qui peuvent échapper à la sévérité des lois. C´est lui qui étouffe les remords. C´est lui qui rompt le frein des passions. C´est lui qui tient école de scélératesse. Quoi ! nous conduisons au gibet un malheureux que l´indigence embusque sur un grand chemin, qui s´élance sur le passant un pistolet à la main, et qui demande un écu dont il a besoin pour la subsistance de sa femme et de ses enfants expirant de misère ; et l´on fera grâce à un brigand infiniment plus dangereux ? Nous traitons comme un lâche celui qui souffre qu´en sa présence on parle mal de son ami ; et nous exigerons que l´homme religieux laisse l´incrédule blasphémer à son aise de son maître, de son père, de son créateur. Il faut, ou dire que toute croyance est absurde, ou gémir sur l´intolérance comme sur un mal nécessaire. Saint Louis raisonnait très conséquemment, lorsqu´il disait à Joinville : "Si tu entends jamais quelqu´un parler mal de Dieu, tire ton épée et perce-lui-en le cœur ; je te le permets." Tant il est important, que dans toutes les contrées, ainsi qu´on l´assure de la Chine, les souverains et les dépositaires de leur autorité ne soient attachés à aucun dogme, à aucune secte, à aucun culte religieux.



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Gouvernement théocratique. Ascendant des prêtres?



Quelques politiques ont avancé que le gouvernement ne devrait jamais fixer de revenu aux ecclésiastiques. Les secours spirituels qu´ils offrent seront, disent-ils, payés par ceux qui réclameront leur ministère . Cette méthode redoublera leur vigilance et leur zèle. Leur habileté pour la conduite des âmes s´accroîtra chaque jour par l´expérience, par l´étude et l´application. Ces hommes d´État ont été contredits par des philosophes qui ont prétendu qu´une économie dont le but ou l´effet augmenterait l´activité du clergé, serait funeste au repos public, et qu´il valait mieux endormir ce corps ambitieux dans l´oisiveté, que de lui donner de nouvelles forces. N´observe-t-on pas, ajoutent-ils, que les églises ou les maisons religieuses sans rente fixe sont des magasins de superstition, à la charge du bas peuple ? N´est-ce pas là que se fabriquent les saints, les miracles, les reliques, toutes les inventions dont l´imposture a accablé la religion ? Le bien des empires veut que le clergé ait une subsistance assurée; mais si modique, qu´elle borne nécessairement le faste du corps et le nombre des membres. La misère le rend fanatique, l´opulence le rend indépendant ; l´un et l´autre le rendent séditieux. Ainsi le pensait du moins un philosophe qui disait à un grand monarque : "Il est dans vos États un corps puissant, qui s´est arrogé le droit de suspendre le travail de vos sujets autant de fois qu´il lui convient de les appeler dans ses temples. Ce corps est autorisé à leur parler cent fois dans l´année, et à leur parler au nom de Dieu. Ce corps leur prêche que le plus puissant des souverains est aussi vil devant l´être des êtres que le dernier esclave. Ce corps leur enseigne qu´étant l´organe du créateur de toutes choses, il doit être cru de préférence aux maîtres du monde. Quelles doivent être les suites naturelles d´un pareil système ? De menacer la société de troubles interminables, jusqu´à ce que les ministres de la religion soient dans la dépendance absolue du magistrat ; et ils n´y tomberont efficacement qu´autant qu´ils tiendront de lui leur subsistance. Jamais on n´établira de concert entre les oracles du ciel et les maximes du gouvernement que par cette voie. C´est l´ouvrage d´une administration prudente que d´amener, sans troubles et sans secousse, le sacerdoce à cet état où sans obstacles pour le bien, il sera dans l´impuissance de faire le mal."

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Tel est l´indélébile et funeste caractère des malheurs engendrés par la superstition ´, qu´ils ne cessent jamais que pour se renouveler. Tous les cultes partent d´un tronc commun, qui subsiste et qui subsistera à jamais, sans qu´on ose l´attaquer, sans qu´on puisse prévoir la nature des branches qu´il repoussera, sans qu´il soit permis d´espérer d´en arracher une seule qu´avec effusion de sang. Il y aurait peut-être un remède : ce serait une si parfaite indifférence des gouvernements que sans aucun égard à la diversité des cultes, les talents et la vertu conduisissent seuls aux places de l´État et aux faveurs du souverain. Alors peut-être les différentes Églises se réduiraient à des différences insignifiantes d´école. Le catholique et le protestant vivraient aussi paisiblement l´un à côté de l´autre que lé cartésien et le newtonien.

Nous disons peut-être, parce qu´il n´en est pas des matières de religion ainsi que des matières de philosophie. Le défenseur du plein ou du vide ne croit ni offenser ni honorer Dieu par son système. Le plus zélé ne compromettrait pour sa défense ou sa propagation, ni son repos, ni son honneur, ni sa fortune, ni sa vie. Qu´il persiste dans son opinion ou qu´il l´abandonne, on ne l´appellera point apostat. Ses leçons ne seront point traitées d´impiétés et de blasphèmes, comme il arrive dans les disputes de religion, où l´on croit la gloire de Dieu intéressée, où l´on tremble pour son salut à venir et pour la damnation éternelle des siens, où ces considérations sanctifient les forfaits et résignent à tous les sacrifices.

Que faire donc ? Faut-il, à l´exemple d´un peuple innocent et simple, qui voyait l´embrasement religieux prêt à gagner sa paisible contrée, défendre de parler de Dieu soit en bien, soit en mal ? Non, certes. La loi d´un silence qu´on se ferait un crime d´observer ne serait que de l´huile jetée sur le feu. Faut-il laisser disputer sans s´en mêler ? Ce serait le mieux sans doute : mais ce mieux-là ne sera point sans inconvénient, tant que les premières années de nos enfants seront confiées à des hommes qui leur feront sucer avec le lait le poison du fanatisme dont ils sont enivrés. Et quand les pères deviendraient les seuls instituteurs religieux de leurs enfants, n´y aurait-il plus de désordre à craindre ? J´en doute. Encore une fois, que faire donc ?

Sans cesse parler de l´amour de nos semblables. On lit de l´île de Ternate que les prêtres y étaient muets. Il y avait un temple, au milieu du temple une pyramide, et sur cette pyramide : ADORE DIEU, OBSERVE LES LOIS, AIME TON PROCHAIN. Le temple S´ouvrait un jour de la semaine. Les insulaires s´y rendaient. Tous se prosternaient devant la pyramide ; le prêtre, debout à côté, en silence, montrait de l´extrémité de sa baguette l´inscription. Les peuples se relevaient, se retiraient, et les portes du temple se refermaient pour huit jours. J´assurerais bien qu´il n´est mention dans les annales de cette île ni de disputes, ni de guerres de religion. Mais où verra-t-on jamais un ministère indifférent, un catéchisme aussi court, et un prêtre muet ? Tâchons donc de nous résigner à toutes les calamités d´un ministère intolérant, d´un catéchisme compliqué, et d´un prêtre qui parle.

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S´il m´était permis de m´expliquer sur une matière aussi importante, j´oserais assurer que ni en Angleterre, ni dans les contrées hérétiques de l´Allemagne, des Provinces-Unies et du Nord, on n´est remonté aux véritables principes. Mieux connus, que de sang et de troubles ils auraient épargné ; de sang païen, de sang hérétique, de sang chrétien, depuis la première origine des cultes nationaux jusqu´à ce jour ; et combien ils en épargneraient dans l´avenir, si les maîtres de la terre étaient assez sages et assez fermes pour s´y conformer.

L´État, ce me semble, n´est point fait pour la religion, mais la religion est faite pour l´État. Premier principe. .

L´intérêt général est la règle de tout ce qui doit subsister dans l´État. Second principe.

Le peuple ou l´autorité souveraine dépositaire de la sienne a seule le droit de juger de la conformité de quelque institution que ce soit avec l´intérêt général. Troisième principe.

Ces trois principes me paraissent d´une évidence incontestable, et les propositions qui suivent n´en sont que des corollaires.

C´est donc à cette autorité et à cette autorité seule qu´il appartient d´examiner les dogmes et la discipline d´une religion ; les dogmes, pour s´assurer si, contraires au sens commun, ils n´exposeraient point la tranquillité à des troubles d´autant plus dangereux que les idées d´un bonheur à venir s´y compliqueront avec le zèle pour la gloire de Dieu et la soumission à des vérités qu´on regardera comme révélées ; la discipline, pour voir si elle ne choque pas les mœurs régnantes, n´éteint pas l´esprit patriotique, n´affaiblit pas le courage, ne dégoûte point de l´industrie, du mariage et des affaires publiques, ne nuit pas à la population et à la sociabilité, n´inspire pas le fanatisme et l´intolérance, ne sème point la division entre les proches de la même famille, entre les familles de la même cité, entre les cités du même royaume, entre les différents royaumes de la terre, ne diminue point le respect dû au souverain et aux magistrats, et ne prêche ni des maximes d´une austérité qui attriste, ni des conseils qui mènent à la folie.

Cette autorité, et cette autorité seule, peut donc proscrire le culte établi, en adopter un nouveau, ou même se passer de culte, si cela lui convient. La forme générale du gouvernement en étant toujours au premier instant de son adoption, comment la religion pourrait-elle prescrire par sa durée ?

L´État a la suprématie en tout. La distinction d´une puissance temporelle et d´une puissance spirituelle est une absurdité palpable ; et il ne peut et ne doit y avoir qu´une seule et unique juridiction, partout où il ne convient qu´à l´utilité publique d´ordonner ou de défendre.

Pour quelque délit que ce soit, il n´y aura qu´un tribunal ; pour quelque coupable, qu´une prison ; pour quelque action illicite, qu´une loi. Toute prétention contraire blesse l´égalité des citoyens ; toute possession est une usurpation du prétendant aux dépens de l´intérêt commun.

Point d´autre concile que l´assemblée des ministres du souverain. Quand les administrateurs de l´État sont assemblés, l´Église est assemblée. Quant l´État a prononcé, l´Église n´a plus rien à dire.

Point d´autres canons que les édits des princes et les arrêts des cours de judicature.

Qu´est-ce qu´un délit commun et un délit privilégié, où il n´y a qu´une loi, une chose publique, des citoyens ?

Les immunités et autres priviléges exclusifs sont autant d´injustices commises envers les autres conditions de la société qui en sont privées.

Un évêque, un prêtre, un clerc peut s´expatrier, s´il lui plaît : mais alors il n´est plus rien. C´est à l´État à veiller à sa conduite ; c´est à l´État à l´installer et à le déplacer.

Si l´on entend par bénéfice autre chose que le salaire que tout citoyen doit recueillir de son travail, c´est un abus à réformer promptement. Celui qui ne fait rien n´a pas le droit de manger.

Et pourquoi le prêtre ne pourrait-il pas acquérir, s´enrichir, jouir, vendre, acheter et tester comme un autre citoyen ?

Qu´il soit chaste, docile, humble, indigent même, s´il n´aime pas les femmes, s´il est d´un caractère abject, et s´il préfère du pain et de l´eau à toutes les commodités de la vie. Mais qu´il lui soit défendu d´en faire le vœu. Le vœu de chasteté répugne à la nature et nuit à la population ; le vœu de pauvreté n´est que d´un inepte ou d´un paresseux ; le vœu d´obéissance à quelque autre puissance qu´à la dominante et à la loi, est d´un esclave ou d´un rebelle.

S´il existait donc dans un recoin d´une contrée soixante mille citoyens enchaînés par ces vœux, qu´aurait à faire de mieux le souverain, que de s´y transporter avec un nombre suffisant de satellites armés de fouets, et de leur dire : "Sortez, canaille fainéante, sortez : aux champs, à l´agriculture, aux ateliers, à la milice" ?

L´aumône est le devoir commun de tous ceux qui ont au-delà du besoin absolu.

Le soulagement des vieillards et des infirmes indigents, celui de l´État qu´ils ont servi.

Point d´autres apôtres que le législateur et les magistrats.

Point d´autres livres sacrés que ceux qu´ils auront reconnus pour tels.

Rien de droit divin que le bien de la république.

Je pourrais étendre ces conséquences à beaucoup d´autres objets : mais je m´arrête ici, protestant que si dans ce que j´ai dit, il y a quelque chose de contraire au bon ordre d´une société raisonnable, età la félicité des citoyens, je le rétracte, quoique j´aie peine à me persuader que les nations puissent s´éclairer et ne pas sentir un jour la, vérité de mes principes. Au reste, je préviens mon lecteur que je n´ai parlé que de la religion extérieure. Quant à l´intérieure, l´homme n´en doit compte qu´à Dieu. C´est un secret entre lui et celui qui. l´a tiré du néant et qui peut l´y replonger.


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Par les superstitions , la ruse a partagé l´empire avec la force. Quand l´une a tout conquis, tout soumis, l´autre vient et lui donne des lois à son tour. Elles traitent ensemble ; les hommes baissent la tête et se laissent lier les mains. S´il arrive que ces deux puissances mécontentes se soulèvent l´une contre l´autre, c´est alors qu´on voit ruisseler dans les rues le sang des citoyens. Une partie se range sous l´étendard de la superstition ; l´autre marche sous les drapeaux du souverain. Les pères égorgent les enfants ; les enfants enfoncent, sans hésiter, le poignard dans le sein des pères. Toute idée dé justice cesse ; tout sentiment d´humanité s´anéantit. L´homme semble tout à coup métamorphosé en bête féroce. L´on crie d´un côté : "Rebelles, obéissez à votre monarque." On crie de l´autre : "Sacrilèges, impies, obéissez à Dieu, lé maître de votre roi, ou mourez." Je m´adresserai donc à tous les souverains de la terre, et j´oserai leur révéler la pensée secrète du sacerdoce. Qu´ils sachent que si le prêtre s´expliquait franchement, il dirait : "Si le souverain n´est pas mon licteur, il est mon ennemi. Je lui ai mis la hache à la main, mais c´est à condition que je lui désignerais les têtes qu´il faudrait abattre".



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Philosophie des brames



De temps immémorial, les brames, seuls dépositaires des livres, des connaissances et des règlements, tant civils que religieux, en avaient fait un secret que la présence de la mort, au milieu des supplices, ne leur avait point arraché. Il n´y avait aucune sorte de terreurs et de séductions auxquelles ils n´eussent résisté, lorsque tout récemment

M. Hastings, gouverneur général des établissements anglais dans le Bengale, et le plus éclairé des Européens qui soient passés aux Indes, devint possesseur du code des Indiens. Il corrompit quelques brames ; il fit sentir à d´autres le ridicule et les inconvénients de leur mystérieuse réserve. Les vieillards, que leur expérience et leurs études avaient élevés au-dessus des préjugés de leur caste, se prêtèrent à ses vues, dans l´espérance d´obtenir un plus libre exercice de leur religion et de leurs lois. Ils étaient au nombre de onze, dont le plus âgé passait quatre-vingts ans, et le plus jeune n´en avait pas moins de trente-cinq. Ils compulsérent dix-huit auteurs originaux samskrets ; et le recueil des sentences qu´ils en tirèrent, traduit en persan, sous les yeux des brames, le fut du persan en anglais par M. Halhed. Les compilateurs du code rejetèrent unanimement deux propositions ; l´une de supprimer quelques paragraphes scandaleux ; l´autre d´instruire M. Halhed dans le dialecte sacré. Tant il est vrai que l´esprit sacerdotal est partout le même, et qu´en tout temps le prêtre, par intérêt et par orgueil, s´occupe à retenir les peuples dans l´ignorance. Pour donner à l´ouvrage l´exactitude et la sanction qu´on pouvait désirer, on appela des différentes contrées du Bengale, les plus habiles d´entre les pundits ou brames jurisconsultes, Voici l´histoire abrégée de la création du monde, et de la première formation des castes, telle que ces religieux compilateurs l´ont exposée à la tête du code civil.

Brama aime, dans chaque pays, la forme du culte qu´on y observe. Il écoute dans la mosquée le dévot qui récite des prières en comptant des grains. Il est présent aux temples, à l´adoration des idoles, Il est l´intime du musulman et l´ami de l´Indien, le compagnon du chrétien et le confident du juif. Les hommes qu´il a doués d´une âme élevée ne voient dans les contrariétés des sectes et la diversité des cultes religieux qu´un des effets de la richesse qu´il a déployée dans l´œuvre de la création.

Le principe de la vérité, ou l´être suprême, avait formé la terre et les cieux, l´eau, l´air et le feu, lorsqu´il engendra Brama. Brama est l´esprit de Dieu. Il est absorbé dans la contemplation de lui-même. Il est présent à chaque partie de l´espace. Il est un. Sa science est infinie. Elle lui vient par inspiration. Son intelligence comprend tout ce qui est possible. Il est immuable. Il n´y a pour lui ni passé, ni présent, ni futur. Il est indépendant. Il est séparé de l´univers. Il anime les opérations de Dieu. Il anime les vingt-quatre puissances de la nature. L´œil reçoit son action du soleil, le vase du feu, le fer de l´aimant, le feu des matières combustibles, l´ombre du corps, la poussière du vent, le trait du ressort de l´arc et l´ombrage de l´arbre. Ainsi, par cet esprit, l´univers est doué des puissances de la volonté et des puissances de l´action. Si cet esprit vient du cœur par le canal de l´oreille, il produit la perception des sons ; par le canal de la peau, la perception du toucher ; par le canal de l´œil, la perception des objets visibles ; par le canal de la langue, la perception du goût ; par le canal du nez, la perception de l´odorat. Cet esprit anime les cinq membres d´action, les cinq membres de perception, les cinq éléments, les cinq sens, les trois dispositions de l´âme ; cause la création ou l´anéantissement des choses, contemplant le tout en spectateur indifférent. Telle est la doctrine du Reig-Beda.

Brama engendra de sa bouche la sagesse, ou le brame, dont la fonction est de prier, de lire et d´instruire ; de son bras, la force, ou le guerrier et le souverain qui tirera de l´arc, gouvernera et combattra ; de son ventre, de ses cuisses, la nourriture, ou l´agriculture et le commerçant ; de ses pieds, la servitude, ou l´artisan et l´esclave, qui passera sa vie à obéir, à travailler et à voyager.

La distinction des quatre premières castes est donc aussi vieille que le monde, et d´institution divine.

Brama produisit ensuite le reste de l´espèce humaine qui devait remplir ces quatre castes ; les animaux, les végétaux, les choses inanimées, les vices et les vertus. Il prescrivit à chaque caste ses devoirs ; et ces devoirs sont à jamais consignés dans les livres sacrés.

Le premier magistrat ou souverain du choix de Brama, eut un méchant successeur, qui pervertit l´ordre social, en autorisant le mélange des hommes et des femmes des quatre castes qu´il avait instituées ; confusion sacrilège, de laquelle sortit une cinquième caste, et de celle-ci une multitude d´autres. Les brames irrités le mirent à mort. En frottant la main droite de son cadavre, il en naquit deux fils, l´un militaire ou magistrat, l´autre brame. En frottant la main gauche, il en naquit une fille, que les brames marièrent à son frère le guerrier, à qui ils accordèrent la magistrature. Celui-ci avait médité le massacre de la cinquième caste et de toutes ses branches. Les brames l´en dissuadèrent. Leur avis fut de rassembler les individus qui la composaient, et de leur assigner différentes fonctions dans les sciences, les arts et les métiers, qu´ils exercèrent, eux et leurs descendants, à perpétuité.

D´où l´on voit que le brame fut tellement enorgueilli de son origine, qu´il aurait cru se dégrader en ambitionnant la magistrature ou la souveraineté, et qu´on parvient à rendre aux peuples leurs chaînes respectables, en les en chargeant au nom de la divinité. Jamais un Indien ne fut tenté de sortir de sa caste. La distribution des Indiens en castes qui s´élèvent les unes au-dessus des autres, caractérise la plus profonde corruption, et le plus ancien esclavage. Elle décèle une injuste et révoltante prééminence des prêtres sur les autres conditions de la société, et une stupide indifférence du premier législateur pour le bonheur général de la nation.

Cet historique de la naissance du monde n´offre rien de plus raisonnable, ou de plus insensé, que ce qu´on lit dans les autres mythologies. Partout l´homme a voulu descendre du ciel. Les Bedas, ou les livres canoniques, ne sont ni moins révérés ni moins crus dans l´Inde, que la Bible par le juif ou par le chrétien ; et la foi dans les révélations de Brama, de Raom et de Kishen est aussi robuste que la nôtre. La religion fut partout une invention d´hommes adroits et politiques, qui ne trouvant pas en eux-mêmes les moyens de gouverner leurs semblables à leur gré, cherchèrent dans le ciel la force qui leur manquait, et en firent descendre la terreur. Leurs rêveries furent généralement admises dans toute leur absurdité. Ce ne fut que par le progrès de la civilisation et des lumières qu´on s´enhardit à les examiner, et qu´on commença à rougir de sa croyance. D´entre les raisonneurs, les uns s´en moquèrent et formèrent la classe abhorrée des esprits forts ; les autres par intérêt ou pusillanimité, cherchant à concilier la folie avec la raison, recoururent à des allégories dont les instituteurs du dogme n´avaient pas eu la moindre idée, et que le peuple ne comprit pas ou rejeta pour s´en tenir purement et simplementà la foi de ses pères.

Les annales sacrées des Indiens datent des siècles les plus reculés, et se sont conservées jusqu´aux derniers temps sans aucune interruption.

Elles ne font aucune mention de l´événement le plus mémorable et le plus terrible, le déluge. Les brames prétendent que leurs livres sacrés sont antérieurs à cette époque, et que ce fléau ne s´étendit pas Sur l´Indostan. Ils distinguent quatre âges : l´âge de la pureté dont la durée fut de trois millions deux cent mille ans : alors l´homme vivait cent mille ans, et sa stature était de vingt et une coudées ; l´âge de réprobation, sous lequel un tiers du genre humain était corrompu : sa durée fut de deux millions quatre cent mille ans, et la vie de l´homme de dix mille ans ; l´âge de la corruption de la moitié de l´espèce, dont la durée fut d´un million six cent mille ans, et la vie de l´homme de mille ans ; l´âge de la corruption générale ou l´ère présente, dont la durée sera de quatre cent mille ans ; il y en a près de cinquante mille d´écoulés : au commencement de cette période, la vie de l´homme fut bornée à cent ans. Partout l´âge présent est le plus corrompu. Partout son siècle est la lie des siècles : comme si le vice et la vertu n´étaient pas aussi vieux que l´homme et le monde.

Quelque fabuleuses que ces annales nous paraissent, par qui pourraient-elles être contestées ? Serait-ce par le philosophe, qui croità l´éternité des choses ? serait-ce par le juif, dont la chronologie, les mœurs, les lois ont tant de conformité avec le dernier âge de l´Indien ? Il n´y a point d´objections contre les époques des Indiens qu´on ne puisse rétorquer contre les nôtres ; et nous n´employons aucune preuveà constater celles-ci, qu´on ne retrouve dans la bouche et les écrits du brame.

Les pundits ou brames jurisconsultes parlent aujourd´hui la langue originale des lois, langue ignorée,du peuple. Les brames parlent et écrivent le samskret. Le samskret est abondant et concis. La grammaire en est très compliquée et très régulière. L´alphabet a cinquante caractères. Les déclinaisons, au nombre de dix-sept, ont chacune un singulier, un duel et un pluriel, Il y a des syllabes brèves, plus brèves et très brèves ; dei syllabes longues, plus longues et très longues ; aiguës, plus aiguës et très aiguës ; graves, plus graves et très graves.

C´est un idiome noté et musical. La dernière Syllabe du mot bédéreo est une espèce de point d´orgue qui dure près d´une minute. La poésiea toutes sortes de vers, et la versification toutes les sortes de piçds et de difficultés des autres langues, sans en excepter la rime. Les auteurs composent par stances dont le sujet est communément moral : "Un père dissipateur est l´ennemi de son fils. - Une mère débauchée est l´ennemie de ses enfants. - Une belle femme est l´ennemie de son mari. - Un enfant mal élevé est l´ennemi de ses parents." Voici un exemple de leurs pièces : "Par la soif de l´or, j´ai fouillé la terre et je me suis livré à la transmutation des métaux. - J´ai traversé les mers, et j´ai rampé sous les grands. - J´ai fui le monde ; je me suis occupé de l´art des enchantements ; et j´ai veillé parmi les tombeaux. - Il ne m´en est pas revenu un cowri. Avarice, retire-toi ; j´ai renoncéà tes chimériques promesses." Quel laps de temps ne suppose pas une langue aussi difficile et aussi perfectionnée ? Que les folies modernes sont vieilles ? Il est parlé dans le samskret des jugements de Dieu par l´eau et par le feu : combien les mêmes erreurs et les mêmes vérités ont fait de fois le tour du globe! Au temps où le samskret était écrit et parlé, les sept jours de la semaine portaient déjà, et dans le même ordre, les noms des sept planètes ; la culture de la canne à sucre était exercée ; la chimie était connue ; le feu grégeois était inventé ; il y avait des armesà feu ; un javelot qui, lancé, se divisait en flèches ou pointes ardentes qui ne s´éteignaient point ; une machine qui lançait un grand nombre de ces javelots et qui pouvait tuer jusqu´à cent hommes en un instant. Mais c´est surtout dans le code civil des Indiens où nous allons entrer, qu´on trouve les attestations les plus fortes de l´incroyable antiquité de la nation.

Enfin nous les possédons ces lois d´un peuple qui semble avoir instruit tous les autres, et qui, depuis sa réunion, n´a subi dans ses mœurs et ses préjugés d´autres altérations que celles qui sont inséparables du caractère de l´homme et de l´influence des temps.

Le code civil des Indiens s´ouvre par les devoirs du souverain ou magistrat. On lit dans un paragraphe séparé "qu´il soit aimé, respecté, instruit, ferme et redouté. Qu´il traite ses sujets comme ses enfants. Qu´il protège le mérite et récompense la vertu. Qu´il se montre à ses peuples. Qu´il s´abstienne du vin. Qu´il règne d´abord sur lui-même. Qu´il ne soit jamais ni joueur ni chasseur. Que dans toute occasion il épargne le brame et l´excuse. Qu´il encourage surtout la culture des terres. Il n´envahira point la propriété du dernier de ses sujets. S´il est vainqueur dans la guerre, il en rendra grâces aux dieux du pays, et comblera le brame des dépouilles de l´ennemi. Il aura à son service un nombre de bouffons, ou parasites, de farceurs, de danseurs et de lutteurs. S´il ne peut saisir le malfaiteur, le méfait sera réparé à ses dépens. Si percevant le tribut, il ne protège pas, il ira aux enfers. S´il usurpe une portion des legs ou donations pieuses, il sera châtié pendant mille ans aux enfers, Qu´il sache que partout où les hommes d´un certain rang fréquentent les prostituées et se livrent à la débauche de la table, l´État marche à sa ruine. Son autorité durera peu, s´il confie ses projets à d´autres qu´à ses conseillers. Malheur à lui s´il consulte le vieillard imbécile ou la femme légère. Qu´il tienne son conseil au haut de la maison, sur la montagne, au fond du désert, loin des perroquets et des oiseaux babillards." Il n´y aurait dans le code entier que la ligne sur les donations pieuses, qu´on y reconnaîtrait le doigt du prêtre. Mais quelle est l´utilité des bouffons, des danseurs, des farceurs à la cour du magistrat ? Serait-ce de le délasser de ses fonctions pénibles, de le récréer de ses devoirs sérieux ?

Combien la formation d´un code civil, surtout pour une grande nation, ne suppose-t-elle pas de qualités réunies ? Quelle connaissance de l´homme, du climat, de la religion, des mœurs, des usages, des préjugés, de la justice naturelle, des droits, des rapports, des conditions, des choses, des devoirs dans tous les états, de la proportion des châtiments aux délits ! Quel jugement ! quelle impartialité ! quelle expérience ? Le code des Indiens a-t-il été l´ouvrage du génie ou le résultat de la sagesse des siècles ? C´est une question que nous laisserons à décider à celui qui se donnera la peine de la méditer profondément.

On y traite d´abord du prêt, le premier lien des hommes entre eux ; de la propriété, le premier pas de l´association ; de la justice, sans laquelle aucune société ne peut subsister ; des formes de la justice, sans lesquelles l´exercice en devient arbitraire ; des dépôts, des partages, des donations, des gages, des esclaves, des citoyens, des pères, des mères, des enfants, des époux, des femmes, des danseuses, des chanteuses. A la suite de ces objets, qui marquent une population nombreuse, des liaisons infinies, une expérience consommée de la méchanceté des hommes, on passe aux loyers et aux baux, aux partages des terres et aux récoltes, aux villes et aux bourgs, aux amendes, à toutes sortes d´injures et de rixes, aux charlatans, aux filous, aux vols entre lesquels on compte le vol de la personne, à l´incontinence et à l´adultère ; et chacune de ces matières est traitée dans un détail qui s´étend depuis les espèces les plus communes jusqu´à des délits qui semblent chimériques. Presque tout a été prévu avec jugement, distingué avec finesse, et prescrit, défendu ou châtié avec justice. De cette multitude de lois, nous n´exposerons que celles qui caractérisent les premiers temps de la nation, et qui doivent.nous frapper ou par leur sagesse ou par leur singularité.

Il est défendu de prêter à la femme, à l´enfant et à son serviteur. L´intérêt du prêt s´accroît à mesure que la caste de l´emprunteur descend : police inhumaine où l´on a plus consulté la sécurité du riche que le besoin du pauvre, Quelle que soit la durée du prêt, l´intérêt ne s´élèvera jamais au double du capital. Celui qui hypothéquera le même effet à deux créanciers sera puni de mort : cela est juste, c´est une espèce de vol, Le créancier saisira son débiteur insolvable dans les castes subalternes, l´enfermera chez lui, et le fera travailler à son profit. Cela est moins cruel que de l´étendre sur de la paille dans une prison.

La femme de mauvaises mœurs n´héritera point, ni la veuve sans enfants, ni la femme stérile, ni l´homme sans principes, ni l´eunuque,